Depuis des millénaires, le Carnaval et Mardi Gras célèbrent l’exubérance et le renversement temporaire des rôles sociaux. Derrière les masques et les cortèges endiablés, ces festivités plongent leurs racines dans une histoire millénaire, à la croisée des traditions religieuses et païennes.
Décryptons ensemble l’évolution de ces fêtes et leur lien intime avec les spiritueux et les rites de consommation.
Aux Origines Religieuses : La Fête Avant l’Ascèse
Dans la tradition catholique, le Carnaval et Mardi Gras marquent la période précédant le Carême, cette longue période de jeûne et d’abstinence de quarante jours, sans compter les dimanches, menant à Pâques.
Le mot Carnaval viendrait du latin carne levare, signifiant « retirer la viande », en référence à l’interdiction de consommer de la viande durant le Carême. Certaines sources mentionnent aussi carnem vale (« adieu à la viande »), mais cette étymologie est plus incertaine.

Avant cette privation, la population s’adonnait à un festin de viandes, de pâtisseries et de boissons, profitant une dernière fois des plaisirs de la table avant l’austérité du Carême.
Les tables ploient sous les montagnes de beignets dorés, les crêpes ruissellent de sucre et de miel, et le parfum des épices flotte dans l’air, mêlé aux éclats de rire et au tintement des coupes levées une dernière fois avant le jeûne.
Ce cycle de festivités suivies de privations symbolise une forme de purification spirituelle : un rite de passage où l’abondance cède sa place à la sobriété, en préparation de la Pâque chrétienne.
Racines Païennes : Héritage des Saturnales et Bacchanales
Sous le ciel romain, les Saturnales transforment la ville. Les torches illuminent les rues, les esclaves rient aux côtés de leurs maîtres, et des libations de vin colorent les pavés. Le désordre est roi, mais pour quelques jours seulement. Si les esclaves peuvent s’exprimer librement et être servis par leurs maîtres, cette inversion des rôles reste symbolique et temporaire.
Bien avant le christianisme, les peuples antiques célébraient des fêtes où l’ordre établi était momentanément bouleversé. Les Saturnales, célébrées en décembre, offraient ainsi quelques jours de liesse où les barrières sociales s’atténuaient et où l’excès était toléré.
De même, les Bacchanales, en l’honneur de Bacchus (ou Dionysos chez les Grecs), donnaient lieu à des processions mystiques, où l’ivresse et la transe collective faisaient partie du culte. La consommation de vin et de boissons fermentées jouait un rôle fondamental : elle permettait de briser les barrières de la réalité et de renouer avec une forme de chaos primitif, avant le retour à l’ordre. Si ces rituels dionysiaques ont influencé la culture festive en Europe, les Bacchanales elles-mêmes furent interdites en 186 av. J.-C. par le Sénat romain, qui craignait leur caractère incontrôlable.

Port du masque, inversion des rôles… bien des traditions du Carnaval rappellent ces célébrations antiques.
Cependant, aucun lien direct et prouvé n’existe entre les fêtes romaines et le Carnaval médiéval, qui s’inscrit avant tout dans une tradition chrétienne précédant le Carême.
L’Évolution du Carnaval à Travers les Siècles
Après avoir exploré les racines antiques et religieuses du Carnaval, voyons comment ces traditions se perpétuent et se transforment à travers le monde.
Le Carnaval médiéval était une affaire populaire, une parenthèse où la rigueur du quotidien cédait la place à la folie. Parmi les fêtes liées à cette période, la Fête des Fous, célébrée dans certaines cathédrales européennes, voyait des membres du bas clergé élire un « évêque des fous » et parodier les rites ecclésiastiques dans un mélange de satire et de festivités tolérées.

À la Renaissance, le Carnaval prend des formes plus raffinées, notamment à Venise, où les masques permettent d’atténuer temporairement les distinctions sociales. L’anonymat favorise les intrigues et les jeux de pouvoir, tandis que les fêtes somptueuses se multiplient dans les palais et sur les canaux. Dans les cours royales européennes, le Carnaval devient un spectacle de faste où l’alcool coule à flots, notamment les vins épicés et les liqueurs.
Au fil des siècles, le Carnaval s’adapte aux cultures locales : en Allemagne, il prend le nom de « Fasching » dans le sud et de « Karneval » dans l’ouest et le nord, avec des défilés et des personnages emblématiques. En Amérique latine, il fusionne avec les traditions africaines pour donner naissance au spectaculaire Carnaval de Rio, dont les racines remontent aux fêtes portugaises de l’Entrudo. Au XXe siècle, la samba devient le rythme emblématique du Carnaval brésilien, apportant une nouvelle dynamique musicale et chorégraphique aux festivités.
En Belgique, le Carnaval de Binche perpétue des traditions séculaires, où les Gilles, vêtus de leurs costumes richement ornés et de masques de cire, jettent des oranges à la foule.
Ces fruits, symboles de prospérité et de chance, font partie des rituels incontournables du carnaval binchois.
Anecdotes et Traditions Festives
• Le Genièvre du Carnaval de Dunkerque
Durant ce carnaval haut en couleurs, les « bandeurs » (participants) arpentent les rues en chantant, s’arrêtant dans les bars pour boire des rasades de genièvre, une eau-de-vie de grain aromatisée aux baies de genévrier. Héritage des échanges commerciaux avec les Pays-Bas et la Belgique, cette boisson emblématique de la culture flamande réchauffe les festivaliers tout au long de la fête.
• Les Cocktails du Mardi Gras de La Nouvelle-Orléans
Ce carnaval américain est inséparable des cocktails emblématiques comme le Hurricane, un mélange puissant de rhum et de jus tropicaux, créé dans les années 1940 au bar Pat O’Brien’s, ou le Sazerac, un classique de la Nouvelle-Orléans, à base de rye whiskey (ou de cognac dans sa version originale), d’absinthe et de bitters.
• Les Boissons du Carnaval de Venise
Plutôt que l’absinthe, qui est davantage associée à la Belle Époque française, les Vénitiens consommaient traditionnellement des vins épicés comme le Vin Brûlé (vin chaud aux épices), une boisson hivernale idéale pour réchauffer les festivaliers dans la lagune. Aujourd’hui, le Prosecco et le Spritz sont aussi des incontournables des festivités vénitiennes.
Spiritueux et Carnaval : Une Ivresse Symbolique
Les boissons festives ne sont pas de simples accompagnements du Carnaval, elles en sont un moteur essentiel, un vecteur de transgression et de communion. Boire durant ces fêtes, c’est plus qu’un plaisir : c’est une échappatoire, un passage vers un monde où les conventions s’effacent et où l’excès devient une célébration.
L’alcool, en tant que catalyseur sensoriel et social, unit les hommes dans une communion éphémère, où chacun se libère de son rôle quotidien avant le retour à l’ordre. Dans cette optique, le Carnaval devient une forme de métamorphose collective, où la structure sociale se dissout temporairement pour mieux renaître. À l’image de l’alchimie, il s’agit d’une transformation éphémère du quotidien en extraordinaire, une suspension du réel avant le retour à la norme.
L’Esprit du Carnaval, un Jeu d’Alchimie
Le Carnaval n’est pas seulement une fête, c’est un espace de transformation, un moment où l’homme se libère de ses instincts primaires dans un cadre maîtrisé, une brève réconciliation entre l’ordre et le chaos. Il rappelle que la vie oscille sans cesse entre excès et retenue, ombre et lumière, folie et sagesse.
Et si, dans le verre que nous levons durant ces festivités, se cachait la même quête que celle de l’alchimiste ? Une transmutation non pas du plomb en or, mais du quotidien en extraordinaire, du banal en merveilleux, ne serait-ce que pour un instant ?